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La maison vide – Laurent MAUVIGNIER

Par quoi commencer pour vous parler de ce roman de 752 pages qui m’a conquis ? Par quel événement ? Par quel personnage ?

L’ancêtre Firmin Proust et sa femme, la préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser ?

Leur fille Marie-Ernestine qui se voyait faire une carrière de pianiste et dont les rêves se sont brisés nets lors de l’annonce de son mariage avec Jules Chichery, un gros jeune homme qui tentera de l’amadouer avec des bouquets de marguerites ?

Leur fille Marguerite, que sa mère n’aime pas, avec qui elle ne crée aucun lien ; placée à 13 ans chez un commerçant qui la viole elle et sa collègue Paulette ?

J’ai aimé ce roman plein de femmes qui, à l’époque, n’avait aucun droit. Comme si la filiation du narrateur venait uniquement d’elles.

Si je n’ai pas beaucoup aimé Marie-Ernestine enfermée avec son piano, j’ai en revanche eu de la peine pour sa fille Marguerite qui doit se débrouiller avec sa mère et son père mort en 1916 en Argonne.

J’ai aimé son amour pour son mari André, son désarroi lorsque celui-ci est emmené au STO, la collaboration horizontale de Marguerite pour tenter de grappiller des informations sur son mari.

J’ai aimé sa collègue Paulette à la langue bien pendue qui la traite de gourdasse et lui explique la vie.

J’ai détesté Marie-Ernestine de se remarier avec le notaire Lucien, son fils Rubens qui ne sait rien faire, et le sale tour qu’ils jouent à la famille.

J’ai aimé la préposé aux confitures et aux chaussettes à repriser qui, lors de la première guerre, devient Jeanne-Marie qui prend les terres, la scierie, la menuiserie et les locataires en main.

J’ai aimé le leitmotiv du cerisier noir planté par Jules le jour de son mariage et qui fait, des décennies après, le bonheur de sa famille, ses branches qui frottent contre les vitres.

J’ai aimé que le narrateur avoue ne pas pouvoir imaginer certains faits, comme si ceux-ci résistaient. Cette impression, que j’ai vécu d’être dans l’impossibilité de connaître le fin mot de l’histoire, le but d’une action d’un de nos ascendants, c’est ce qui fait que le roman peut exister : dans les failles de la mémoire familiale.

J’ai aimé son style et ses longues phrases à la (Marcel) Proust. J’y ai vu un hommage, lui dont l’aïeul Firmin s’appelait Proust.

Un roman sur les femmes dans les guerres (la première te la seconde).

Un roman sur les conséquences du manque d’amour maternel sur les générations futures.

Quelques citations :

… même obsession de s’encourager au travail, à la rigueur, à tenir le front – de la guerre ou de la maison – (p.301)

Hors de question que sa propre fille subisse ces jeunes filles qui n’avaient pas à être acceptées par Dieu parce que Dieu et toute la Sainte Famille avaient leur rond de serviette chez elles. (p.324)

… une jeunette qui entend dans les mots de sa grand-mère Tant que les hommes ont l’impression de porter la culotte, tout va bien pour les femmes (p.432)

C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue n’a aucune raison de revenir (p.506)

De tout ça, j’ai beau chercher, je ne trouve pas le point de leur rencontre, mon imagination achoppe, non, il n’y a rien, c’est un point aveugle, un angle mort, et dans mon esprit, là où leur histoire commence ils ses ont déjà rencontrés (p.507)

L’image que je retiendrai :

Celle du piano à queue qui trône dans la maison, cadeau de son père à Marie-Ernestine, qui refusera toujours d’en jouer à sa fille.

Lu sur Liselotte

30 commentaires

  • keisha41

    Mon billet aujourd’hui, on ne s’est pas concertées! ^_^ Très très bon roman, n’est ce pas. Tu avais lu histoires de la nuit?

  • je lis je blogue

    J’avoue que l’épaisseur du livre me fait peur. Je en sais pas si le prix Goncourt, ni même ton billet enthousiasme, vont me convaincre.

  • bulledemanouec671473c7

    Je le lirai bien entendu mais il est pris d’assaut à la médiathèque alors j’attendrai car je ne veux pas acheter le Goncourt chaque année…Il a donc bien mérité son prix !

  • Cath L

    Je ne me précipite jamais sur les Goncourt, et je n’ai encore rien lu de Laurent Mauvignier… Cependant, là, je sens que je vais finir par le lire, les sujets abordés m’intéressent beaucoup.

  • Sacha

    J’aimerzis bien découvrir cet auteur, mais sans risque avec un emprunt en bibliothèque. Ca ne sera sans doute pas possible avant longtemps avec ce titre, mais je vais regarder pour un autre de ses romans.

  • Hedwige

    Tu me fais penser que je devrais lire cet auteur, mais pas avec un pavé tel que celui-ci. Avec « Continuer » peut-être, d’autant plus qu’il est ton préféré.😊

  • aifelle

    Tu aurais pu faire une lecture commune avec Keisha ! je ne sais pas si j’aurai le courage de me lancer dans un tel pavé. En tout cas j’attendrai le poche, que ce soit moins difficile à manier.

  • Fanja

    Bel enthousiasme ! J’aurais pu céder à la tentation, quoique, 750 pages, ça n’aurait pas été pour tout de suite, mais comme je disais chez Keisha, je suis devenue allergique à cette rentrée littéraire qui raconte l’histoire des ancêtres et la seule mention de cette phrase ou équivalent me détourne de ces livres.^^

  • PLK

    Face à tous ces retours dithyrambiques, je ne me précipite pas dans cette lecture… Je vais commencer par connaitre mieux l’auteur avec Continuer que je viens de mettre dans ma malle-à-lire. A suivre

  • Virginie Vertigo

    Je n’ai pas encore lu ce texte, j’essaie de me le réserver pour la toute fin d’année. En revanche, je suis en train de lire ses entretiens parus il y a peu en poche chez Minuit et c’est passionnant sur sa cuisine interne d’écrivain.

  • dasola

    Bonjour Alex-mot-à-mots, un roman qui j’espère me plaira autant qu’à toi. J’ai vraiment découvert Mauvignier avec Histoires de la nuit avec de très longues phrases et un style que j’ai apprécié. Bonne journée.